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Dans
de nombreux secteurs économiques, de l'industrie aux services,
les préoccupations de gestion des risques ont connu un
essor considérable au cours des dernières décennies. Les
problématiques de risques sont bien entendu beaucoup plus
anciennes, par exemple dans des activités comme l'assurance
dont la couverture de risques est le cœur de métier, mais
l'émergence récente d'une véritable industrie du "risk
management" est cependant frappante. Cette évolution
est, parmi d'autres, particulièrement visible dans le
monde bancaire ou l'énergie, impactant des pans entiers
de l'activité, depuis la définition des normes réglementaires
et comptables jusqu'aux profils de recrutement. Les sources
d'un tel développement sont multiples et nous évoquons
ici celles qui sont de notre point de vue les plus marquantes.
Tout
d'abord, on peut difficilement dissocier ce développement
d'un environnement économique marqué par un large mouvement
de libéralisation et de dérégulation, à l'origine d'une
plus grande volatilité, et donc source de risques, sur
les prix. Ce nouveau contexte prend forme assez nettement
au début des années 70, notamment avec la fin de la convertibilité
en or du dollar américain et le régime de changes flottants
corollaire, puis le début de l'industrialisation des marchés
dérivés et de leur croissance exponentielle. Dans ce nouveau
cadre économique, les biens les plus divers, par exemple
du domaine de l'énergie ou des télécommunications, sont
transformés en marchandises aisément négociables, aussi
bien au comptant que via des contrats à terme et des options.
Cette "commoditisation" fait qu'on peut acheter ou vendre
de façons diverses et variées de l'électricité ou de la
bande passante, à l'image de ce qui se pratique depuis
bien longtemps pour la poitrine de porc ou le jus d'orange.
Depuis peu, cette logique est poussée encore un peu plus
loin et c'est le risque lui-même qui est "commoditisé"
et devient l'objet direct d'échanges, comme dans le cas
des dérivés climatiques ou de crédit. On notera que dans
la plupart des cas, il s'agit bien d'échange et de jeu
à somme nulle (aux frais de transaction près !) : rien
ne se perd, rien ne se crée, tout se transfère.
En
second lieu et comme conséquence du cadre économique qui
s'est installé au cours des trente dernières années, les
leviers de la gestion des risques se sont trouvés considérablement
démultipliés et dans de nombreux cas ont permis de transformer
un suivi de type défensif, voire passif, en une gestion
active du risque, partie intégrante de choix de management.
Dans de multiples situations, diverses décisions sont
désormais possibles : quels risques couvrir entièrement
ou partiellement, quels risques échanger ou céder, quels
risques conserver, etc. En toute logique, le besoin d'outils
de décision s'est accru, non seulement pour identifier
et évaluer finement des risques de différentes natures,
mais également pour les agréger et synthétiser une information
destinée à un niveau de direction générale.
Le
troisième élément est la mise au point des outils conceptuels
et la disponibilité des moyens de communication et de
traitement de l'information. Tant dans le domaine industriel
que financier, l'analyse des risques s'appuie de façon
naturelle sur les méthodes quantitatives. L'arsenal mathématique
mobilisé repose schématiquement sur les outils probabilistes
et statistiques, pour respectivement formuler une modélisation
et en inférer les paramètres ou caractéristiques à partir
des données d'observation. Il est peu de domaines où l'interaction
et les allers et retours entre théorie et pratique sont
devenus aussi étroits et rapides. Bien que bon nombre
de concepts fondamentaux aient été définis et maîtrisés
avant les besoins nés dans les trente ou quarante dernières
années (par exemple, le recours à la statistique bayesienne
en fiabilité et en sûreté de fonctionnement ou encore
le calcul stochastique dans l'évaluation des produits
dérivés), les problèmes soulevés par les praticiens ont
largement stimulé et orienté les travaux académiques et
enrichi le corpus théorique. Il est clair par ailleurs
que l'augmentation de la puissance des moyens de communication
et de calcul permet non seulement les échanges quasi instantanés
d'information, mais également la mise en œuvre opérationnelle
des méthodes quantitatives les plus avancées. Il faut
souligner à cet égard le rôle joué par deux grands types
de techniques tirant parti des capacités de calcul disponibles
: la simulation et l'apprentissage. La simulation, ou
méthode de Monte Carlo, est souvent utilisée pour implanter
concrètement une modélisation stochastique, en réalisant
des tirages d'évènements conformes au hasard du modèle,
de façon à constituer des échantillons. Les possibilités
d'utilisation de ces échantillons simulés sont ensuite
multiples : compléter des données historiques, pallier
l'absence de formules analytiques, etc. Le principe de
base, assez fruste, peut être affiné pour créer des échantillons
plus intelligents, focalisés sur les zones à risque. Davantage
orienté vers la fouille de données que vers la modélisation
proprement dite, l'apprentissage vise à créer une sorte
d'œil informatique (un réseau de neurones formels par
exemple), capable de reconnaître un type de risques prédéfini,
sur la base des connaissances acquises sur de gros volumes
d'observations.
En
dépit de ce développement des connaissances et du déploiement
d'outils opérationnels, la pertinence et l'efficacité
de la gestion du risque font à juste titre l'objet de
nombreux questionnements dans l'opinion publique, au vu
des "ratés" observés par exemple dans le domaine sanitaire
(projections épidémiologiques de la forme humaine de la
maladie de la vache folle) ou encore dans le secteur financier
(les faillites de Barings, LTCM, Enron, pour les plus
retentissantes). Dans ce dernier notamment, une grande
majorité des sinistres est imputable à des manquements
organisationnels : des procédures imprécises, la faiblesse
des contrôles et de la séparation des fonctions sont autant
de portes ouvertes à l'erreur ou à la fraude. Par nature,
ces risques et d'autres, comme les risques d'image ou
les risques juridiques, relèvent difficilement d'une gestion
quantitative. Il n'en demeure pas moins qu'en matière
d'outils quantitatifs l'expérience met régulièrement en
lumière les limites des hypothèses et approximations les
plus couramment retenues et les voies de progrès à explorer.
En
ce sens, même la modélisation la plus grossière présente
au moins le mérite de conduire à s'interroger sur le risque
de modèle, qui peut être relié à deux aspects distincts
: la représentation des aléas et la mesure de risque.
Pour illustrer ces deux points, considérons le paradigme
initial de la modélisation financière, i.e. la loi normale
ou gaussienne comme modèle d'aléas et la Value-at-Risk
(VaR) comme mesure de risque. Il existe de solides raisons
théoriques à distinguer la loi normale parmi toutes les
lois de probabilité possibles, néanmoins son usage universel
dans de nombreuses disciplines est souvent abusif et davantage
justifié par sa manipulation aisée que par une bonne représentation
des phénomènes observés. Ainsi,
dans le célèbre modèle de Black-Scholes-Merton, c'est
une des hypothèses clés qui permettent non seulement de
calculer le prix d'une option avec une formule analytique
simple, mais aussi de réaliser la couverture dynamique
du risque. Il est maintenant bien établi qu'une distribution
gaussienne est inapte à rendre compte des grandes variations
de prix observées de temps à autres sur les marchés financiers.
Avec une telle distribution, des évènements comme le krach
boursier d'octobre 1987 ou l'effondrement du peso mexicain
en décembre 1994 ont des temps de retour de l'ordre de
l'âge de l'univers. On a donc le choix entre s'extasier
devant le privilège d'avoir pu observer des évènements
aussi rares ou bien douter de la modélisation. Néanmoins,
un modèle rustique basé sur des hypothèses peu réalistes
peut s'avérer d'une grande utilité pratique, pour peu
qu'on en comprenne bien les mécanismes et les limites.
Dès
lors, les faiblesses constatées pourront soulever de nouvelles
interrogations et conduire à pousser l'analyse plus avant.
Dans notre exemple, si le fonctionnement des marchés est
à peu près bien compris dans des conditions "normales",
il n'est pas envisageable dans une perspective de gestion
du risque d'en rester là. La principale difficulté dans
l'étude des évènements extrêmes est évidemment qu'il est
difficile de faire de la statistique sur des phénomènes
par définition très rares ! Une première solution pragmatique
consiste à renoncer à probabiliser et à réaliser des stress-tests,
c'est-à-dire simuler les conséquences de scénarios extrêmes,
sans trop se préoccuper de leur probabilité d'occurrence,
mais en essayant de prendre conscience de ce qui peut
se passer de pire. Si l'on veut rester dans le cadre probabiliste,
il existe par ailleurs des outils mathématiques déjà bien
établis, dont l'utilisation pourrait probablement être
généralisée.
Dans
le contexte boursier, le recours à des lois de probabilité
présentant des queues de distribution plus fortes que
celles de la loi gaussienne est une voie initiée au début
des années 60 par Benoît Mandelbrot, dont le terme de
hasard "sauvage" est évocateur. D'autres techniques, dérivées
de la statistique des échantillons ordonnés, baptisées
théorie des valeurs extrêmes, sont d'utilisation ancienne
en hydrologie pour les phénomènes de crue. Après les violentes
tempêtes et inondations de février 1953 sur les côtes
des Pays-Bas, la hauteur des digues a été redimensionnée
à partir de ces méthodes. Dans les problèmes concrets
rencontrés, il est rare que l'aléa soit de dimension un
et l'on se heurte assez vite aux multiples avatars du
"fléau de la dimension" dans l'étude des liens entre plusieurs
variables. Avec seulement deux aléas, l'usage du coefficient
de corrélation auquel nous habitue la pratique du cadre
gaussien peut se révéler trompeur : en général, la corrélation
ne caractérise pas la structure complète de dépendance
entre deux aléas, en particulier dans les extrêmes. Pour
ce faire, d'autres représentations sont nécessaires comme
celle sous forme de copules, introduite à la fin des années
50.
Une
fois la modélisation des aléas élaborée, se pose la question
du choix d'une mesure du risque. Malgré ses travers, la
VaR s'est imposée comme une référence et on peut y voir
la manifestation d'un compromis entre deux objectifs contradictoires
: d'une part disposer d'un indicateur synthétique, destiné
par exemple à servir de norme et à être communiqué en
complément d'un bilan et d'un compte de résultats, d'autre
part rendre compte des multiples composantes du risque
et de la distribution de probabilité des issues possibles.
Là encore, une analyse critique conduit à s'interroger
sur les points suivants : quelles propriétés économiques
attendre d'une mesure de risque ? Peut-on caractériser
les mesures qui les satisfont ? La VaR les satisfait-elle
? Comment choisir une mesure parmi d'autres ? Au cours
des dernières années, les travaux consacrés à ce programme
ont fait émerger la notion de mesures dites cohérentes,
ainsi que des alternatives concrètes à la VaR.
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